
Tout ce que vous devez savoir pour devenir souffleur de verre

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Matière à penser
Le moine zen et le souffleur de verre
Une pièce en verre soufflé, c’est un plan séquence. On ne peut plus s’arrêter en chemin, la tension monte. Et le moine zen dans tout ça ?
Commençons par la singularité du verre...

Au commencement: la singularité du verre
La singularité du verre à l'état visqueux est qu'il ne s'apprivoise pas facilement. Il est chaud bouillant, mouvant et sans cesse attiré par la gravité.
Voilà le topo: ça fait des années que vous en rêvez et vous voilà enfin prêt à en découdre. Votre maître d’apprentissage ouvre la porte du four et là c’est l’enfer: soit vous reculez et vous n’y reviendrez plus jamais. C’est physique: votre corps s’y refuse, c'est une forme de sélection naturelle. Soit vous dépassez la douleur de ces 1160° vous léchant le bras et vous plongez votre canne dans ce pot de miel en fusion: l’addiction peut alors commencer !
Si vous arrivez à le cueiller (terme technique et quasi-floral désignant l’enrobage du verre en fusion sur la canne, mot propre au patois lorrain) alors vous tenez la lumière du soleil à bout de bras et c’est très grisant.
Vous êtes tellement absorbé par cette lumineuse viscosité qui ne demande qu’à tomber qu’une fois arrivé sur votre banc de travail tout doit être prêt et ordonné.
Ordre et hiérarchie
On peut voir le travail du souffleur de manière hiérarchique avec le maître et son assistant.e ou bien on peut le voir comme un travail de coopération: une danse à plusieurs.
Les outils sur le banc de travail régulièrement rangés, les portes des fours à ouvrir, les apports de verre successifs et le souffle à fournir sont les prérogatives de l’assistant. En gros il est partout à la fois.
Tout ce que je viens de décrire demande une forte présence et une attention soutenue de tout les instants. Avant de commencer une pièce en verre soufflé il faut en connaître le processus, toutes les étapes: c’est un plan séquence. On ne peut plus s’arrêter en chemin, la tension monte. Et le moine zen, Thich Nhath Han, dans tout ça ?

Et Tich Nhath Han dans tout ça ?
Inter-être
Inter-Être signifie qu’il y a relation, interdépendance et interconnexion permanente entre tout les être-humains et toutes les particules du monde vivant. Inter-être ou l'interdépendance de tout les phénomènes.
Nous sommes sensibles à des niveaux grossiers et plus subtils et nous ne sommes pas toujours conscient que c’est une perturbation presque invisible qui est à l’origine d’une émotion particulière. Tout comme le verre en fusion garde en mémoire chaque intervention et peut nous perturber quelques minutes plus tard.

Si vous êtes en colère ou joyeux, quelque soit l’émotion en fait, l’énergie du moment impact votre entourage. Je ne vous apprend rien. Nous vivons tous cela au quotidien avec notre famille, nos amis, au travail.
Oui mais ! La différence dans un atelier de verre soufflé est la suivante: vous ne pouvez pas vous isoler quelques instants et reprendre le contrôle de votre émotion. Vous devez finir votre plan séquence et la matière elle-même exige que vous soyez présent, opérationnel et serviable. Et la tension continue de monter. Allez-vous perdre le contrôle, la maîtrise ?
La maitrise de soi
La maîtrise de soi accueille l’émergence des élans naturels depuis une acceptation, au lieu de tenter de les contrôler depuis un refus (le contrôle de soi). C’est donc bien la maîtrise de soi et la conscience de l’autre, l’Inter-Être, qui entre en jeu. Vous êtes dépendant de votre assistant, de sa compétence et de son état émotionnel. Et lui de vous. Un travail d'équipe.
Mon apprentissage m’a amené à travailler dans plusieurs ateliers dans différents pays. Je me souviens, dans l’un d’eux, d’avoir assisté à une scène qui m’a profondément marqué.
Imaginez, suite à une erreur, que l’on vous mette un coup de poing dans les reins pendant que vous chauffez une pièce lourde qui bouge dans un four à 1160° ! Vous n’êtes plus tellement présent (douleur, colère et humiliation trouble votre jugement). Vous êtes moins enclin au service. Je vous rassure ça ne m’est pas arrivé personnellement mais croyez-moi ce coup de poing m’a affecté à cinq mètres.

L’intensité de la chaleur qui règne dans un atelier de souffleur favorise cette montée d’adrénaline. Mais comment Tich Nath Han peut-il transformer un souffleur de verre ?
Comment Thich Nhath Hanh peut-il transformer un souffleur de verre ?
Les bénéfices de la respiration consciente
De nombreuses études ont montré la puissance et les effets bénéfiques de la respiration consciente.
La Pleine Conscience enseigné par Thich Nhath Han, la méditation Vipassana ou la méditation Zen ont toutes une seule et même origine: le souffle. La conscience du souffle. Et c'est plutôt intéressant pour un souffleur, vous ne croyez pas ?
Vous êtes parfaitement conscient de chaque sensation dans votre corps et dans votre esprit. C’est ce que le travail du verre à chaud exige également. Une pure présence; Être à l’affût; Moduler son souffle consciemment pour maximiser la capacité pulmonaire.
Maximiser la capacité pulmonaire
La respiration consciente est une action qui accélère et améliore le processus respiratoire. Elle est aussi appelé respiration diaphragmatique ou contrôlée. Elle augmente le volume et la pression de l’oxygène entrant dans le corps. Cela a pour effet de maximiser la capacité pulmonaire. Plutôt bénéfique pour un souffleur, qui doit rester calme.
Favoriser le calme
La respiration consciente active le système nerveux parasympathique responsable de la relaxation et du relâchement de votre corps: votre rythme cardiaque et votre tension artérielle baissent favorisant le calme et la tranquillité émotionnel, ce qui diminue l’anxiété. On peut se concentrer et rester focus.
Rester focus et attentif
La respiration a des effets sur notre cerveau dans les zones associées à l’attention et au traitement des informations sensorielles. Et un souffleur travaille avec ces informations, ces sensations et l’attention!
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Donc, si vous êtes pleinement conscient que votre état émotionnel affecte votre geste, votre assistant et donc votre résultat final alors, au prix que coûte cette passion (temps d’apprentissage, chaleur extrême, coûts élevés de l'énergie) alors, vous optez pour une certaine forme de bienveillance. Vous choisissez d’adopter certaines pratiques dans votre routine quotidienne. Car sincèrement nous ne sommes plus à l'époque des coup de sabot dans la mâchoire pour un apprentissage de qualité. Comme l'histoire du coup de poing.
Quand je posais la question au souffleur à l’origine du coup de poing: "pourquoi un tel geste ? " , il me répondit: " Si tu ne maintiens pas la pression et la tension (équivalent pour lui à l’attention) de l’équipe, tout le monde se relâche. S'ils pensent à autre chose la pièce finit par terre ". J’ai beaucoup méditer sur sa réponse. Il y a du vrai dans ces propos. L'attention, l'humilité et le service sont au coeur du métier.
Si je devais conclure
Ça m’a prit plus de dix ans avant de me mettre à la respiration consciente et d’en mesurer les bienfaits dans ma pratique. C’était dix années consacrées à l’apprentissage de la technique. Mais être souffleur c'est aussi régler et ajuster finement de nombreux paramètres. Être souffleur de verre c'est savoir souffler, dans tout les sens du terme. Aujourd’hui je suis beaucoup plus tolérant à la chaleur et plus serein avec mes assistants même si l’adrénaline me pousse encore dans mes retranchements. Et c’est pour cela que j’y retourne, je suis face à moi-même.

Que pensez-vous de cette différence entre tension et attention ?




